Ce qu’il avait oublié
MathewElle lui avait serré la main comme à un fournisseur.
Mathew avait pourtant encore la chaleur de ses doigts dans la paume.
Il regarda ses doigts pendant que l’ascenseur descendait. Il les referma, puis prit le dossier que Nathan lui tendait.
— Je leur envoie ce qui manque cet après-midi.
— Très bien.
— Elle a une idée assez nette de l’exposition.
— Oui.
Nathan le regarda.
— Pour la communication, Vance ne nous laissera pas beaucoup de marge, reprit Nathan.
— Elle a dit après signature.
— Oui. J’avais compris. J’ai tout de même essayé.
Mathew eut un bref mouvement de la bouche.
— Tu pourras essayer encore la semaine prochaine. Préviens-moi, que j’assiste à la scène.
Nathan referma le dossier.
— Tu veux que je conduise la visite mardi ?
— Nous y serons tous les deux.
— D’accord.
Les portes s’ouvrirent. Ils traversèrent la galerie et sortirent dans une lumière qui lui parut trop blanche. Mathew chercha la voiture des yeux, trouva le chauffeur à quelques mètres et demanda à Nathan de l’excuser pour une minute.
— Tu as oublié quelque chose ? demanda Nathan.
— Non. Je vous rejoins.
Il attendit que son collaborateur soit monté pour desserrer le col de sa chemise.
La rue était bruyante. Un passant le frôla, une femme parla trop fort au téléphone à côté de lui. Il regarda une vitrine sans savoir ce qu’elle vendait.
Elle l’avait appelé monsieur Carter.
En venant, il s’était demandé si elle lui tendrait la main. Il n’avait pas imaginé le regard qui irait avec.
Il s’était pourtant préparé. Il connaissait les rapports, les demandes d’Eleanor, les questions à poser. Il avait même répété le bonjour dans la voiture. Tout cela pour se faire surprendre à regarder ses jambes au bout d’un quart d’heure.
« Regardez les tableaux. »
Il eut un rire bref. Un passant tourna la tête ; Mathew fit mine de consulter son téléphone.
Autrefois, Abby lui aurait donné un coup de genou sous la table. Ce matin, elle l’avait repris devant tout le monde, parfaitement à l’aise. Il aurait dû en être contrarié. Il avait surtout envie de retourner la voir.
Il rangea son téléphone et revint à la voiture.
Nathan repartit au bureau. Mathew poursuivit jusqu’au restaurant où Julian l’attendait. Ils parlèrent d’abord des nouveaux locaux, puis d’un prêt d’œuvre devenu compliqué pour des raisons que personne n’avait voulu annoncer au début.
Julian raconta l’histoire avec assez d’humour pour faire rire Mathew. Il en fut soulagé. Il ne voulait pas passer le repas à se rappeler un chemisier.
Il y parvint presque.
— Et Stevens ? demanda Julian lorsqu’on leur apporta les assiettes.
Mathew posa son verre.
— Tu sais déjà ?
— Nathan m’avait parlé du projet. Tu l’as rencontrée ?
— Ce matin.
— Et ?
Il prit le temps de déplacer son couteau.
— Elle veut voir les œuvres.
Julian eut un sourire satisfait.
— Alors ne gâche pas ça. Pour une première opération ici, tu ne trouveras pas mieux.
— Ce n’est encore qu’une visite.
— Je sais. Il y a des gens dans cette ville qui attendent depuis des mois qu’elle regarde ce qu’ils lui proposent. Si elle se déplace, c’est déjà qu’elle y voit quelque chose.
Mathew revit son regard près de la porte. Poli n’aurait pas été le mot qu’il aurait choisi.
— Tu la connais bien ?
— Assez pour avoir essayé de négocier avec elle. Une fois. Elle m’a demandé si je marchandais aussi les honoraires de mon chirurgien.
— Tu avais répondu quoi ?
— Que je n’avais pas encore eu besoin de chirurgien. Elle m’a conseillé d’en garder un bon dans mes contacts si je continuais à lui faire perdre son temps.
Mathew rit. Il la voyait très bien le dire.
Julian sourit.
— Ne prends pas cet air. Elle est très agréable.
Mathew baissa les yeux vers son assiette.
— Je n’en doute pas.
Il laissa Julian parler. Il découvrit une histoire de déjeuner trop long, une remarque d’Abby qui avait fait rire tout le monde et la manière dont elle avait aidé un artiste au moment où personne n’avait encore envie de regarder son travail. Des détails simples, qui ne changeaient rien à ce qu’il savait d’elle et lui donnaient pourtant envie d’entendre la suite.
À un moment, il faillit demander si elle venait souvent avec quelqu’un.
Il but de l’eau à la place.
Julian lui rappela la soirée de Judith, le vendredi suivant. Mathew confirma sa présence. L’invitation figurait dans son agenda depuis plusieurs semaines ; il s’aperçut qu’il n’avait pas besoin de demander si Abby y serait pour commencer à l’espérer.
Après le déjeuner, il rentra à pied jusqu’au bureau. Le trajet lui prit plus de temps que prévu, ce qui lui convenait. Il rappela sa mère en chemin.
— Tu as pensé à moi, dit Victoria.
— Je t’avais promis vendredi.
— Je sais. Je me réjouis de ta mémoire.
Il sourit malgré lui. Elle lui parla d’un dîner, d’une amie qu’il n’avait pas vue depuis longtemps, puis d’une réparation dans la maison. Il reconnaissait les bruits derrière sa voix : un verre posé, une porte coulissante qu’on ouvrait. Il imagina la lumière sur la terrasse.
— Tu travailles encore beaucoup ? demanda-t-elle.
— Assez.
— Et tu sors ?
— Je viens de déjeuner avec quelqu’un.
— Pour le travail ?
— Nous avons mangé. C’est une activité sociale acceptable.
Sa mère soupira doucement.
— Caroline m’a demandé de tes nouvelles.
— Tu peux lui en donner.
— Elle vient à New York le mois prochain.
Il s’arrêta devant un feu rouge.
— Maman.
— Quoi ?
— Si Caroline souhaite me voir, elle peut m’appeler.
— Elle ne veut pas te déranger.
— C’est gentil de sa part. Ne lui donne surtout pas mon numéro.
Le feu passa au vert. Mathew traversa avant d’ajouter :
— J’ai revu Abby ce matin.
Le silence arriva assez vite pour qu’il l’entende au milieu de la circulation.
— Abby Stevens ?
— Oui.
— Dans sa galerie ?
Il regarda un homme ouvrir la porte d’une boutique à une femme qui n’avait pas encore décidé d’entrer.
— Nous travaillons sur une exposition.
— Je vois.
Il attendit. Il ne sut pas pourquoi cette attente lui importait autant.
— Elle a réussi, dit enfin Victoria. J’ai vu passer son nom.
— Oui.
— Vous étiez très jeunes.
Mathew remit le téléphone contre son autre oreille.
— Je n’ai pas dit que je venais de la demander en mariage.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Je sais.
Il revit Abby à leur table, dans une robe qu’elle avait achetée pour ce dîner. Sa mère avait demandé si la bourse couvrait vraiment toutes ses dépenses. Sous la nappe, Abby lui avait serré le genou. Il avait parlé des examens, persuadé d’avoir arrangé les choses.
Après, il lui avait demandé pourquoi elle s’était tue.
Le souvenir lui donna envie de fermer les yeux. Il continua à marcher.
Sa mère parlait encore, prudemment maintenant.
— Je n’ai jamais souhaité de mal à cette jeune femme.
— Je ne t’accuse de rien aujourd’hui.
— Tu en as le ton.
Il s’arrêta devant l’entrée de son immeuble.
— Peut-être. Je suis fatigué. Je te rappellerai dimanche.
Ils échangèrent encore quelques mots. Il raccrocha et resta un moment dans le hall.
Il n’avait pas besoin de sa mère pour se rappeler ce qu’il avait fait. Il se souvenait suffisamment bien d’Abby debout à quelques pas de lui, du bruit de son propre prénom et de cette seconde absurde pendant laquelle il avait voulu que la scène s’arrête avant d’exister.
Il avait essayé de la rejoindre. Trop tard, puis trop souvent, puis plus du tout.
Dans son bureau, il retira sa veste et s’assit sans allumer l’écran. La réunion du matin lui revint par fragments : la marque d’encre sur son index, son verre d’eau, son sourire pour Nathan.
Il aurait donné beaucoup pour ce sourire-là.
Son téléphone annonça un message de Charlotte. Elle voulait vérifier une adresse d’envoi. Il confirma, puis resta devant le prénom de son ex-femme.
La dernière conversation avait eu lieu dans une cuisine où ils avaient longtemps parlé de leurs journées sans vraiment s’écouter. Elle lui avait demandé s’il savait encore pourquoi ils s’étaient mariés. Il avait parlé de leur âge, de ce qu’ils avaient espéré, de tout ce qui pouvait donner un sens à six années de mariage.
— Je t’ai demandé pourquoi nous nous étions mariés, Mathew. Pas pourquoi nous avons attendu pour divorcer.
Cette fois, il n’avait rien trouvé.
Mathew posa le téléphone.
Il ouvrit la messagerie professionnelle et retrouva l’adresse d’Abby. Le curseur clignota longtemps dans la fenêtre vide.
Il écrivit une première phrase, l’effaça et recommença.
« Je suis heureux de t’avoir revue. »
Ce fut la première qu’il supprima.
Heureux. Elle lui aurait probablement recommandé de savourer cela très loin d’elle.
Il finit par écrire :
« Je regrette ce que je t’ai fait. Je sais que cela arrive tard et que tu n’as aucune raison de vouloir m’écouter. Si tu changes d’avis, j’aimerais pouvoir te parler. Je ne te demande pas de répondre immédiatement. »
Il relut cette dernière formule et la retira aussi.
Il envoya le message.
Plus tard, une réponse de Moira confirma la visite du mardi et rappela les documents attendus. Mathew la lut, répondit aux points pratiques et resta quelques secondes devant l’écran.
Abby ne lui avait rien écrit.
En quittant le bureau, il emporta son téléphone dans la main, sans le ranger.
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