Carter
Abby— Tu peux refuser, dit Moira.
Abby regardait le dossier sans avoir tourné la page.
Elle avait d’abord aimé les tableaux. Moira les lui avait montrés sur l’écran et elle s’était approchée, assez intéressée pour poser sa tasse et demander à voir la suite. Une femme près d’un balcon, deux intérieurs qu’elle connaissait par des catalogues. Elle pensait déjà à la première salle lorsqu’elle avait demandé qui représentait la collection.
Mathew Carter.
Le nom restait entre elles, au-dessus des photographies.
— Il sera là ? demanda-t-elle.
— Il l’a précisé.
Abby releva les yeux. Moira la regardait sans lui proposer d’explication.
— Il s’installe à New York, ajouta-t-elle seulement.
— New York manquait justement de connards. Ça tombe bien.
Moira baissa les yeux vers sa tasse. Abby se leva et alla jusqu’à la fenêtre.
Un homme traversait la rue en courant pour rejoindre un taxi. Abby le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse. Elle ne savait plus ce qu’elle avait dans les mains ; elle baissa les yeux et découvrit le dossier qu’elle avait emporté en se levant.
Elle revint le poser.
— Tu peux les recevoir seule.
— Oui.
— Et lui dire que je ne suis pas disponible.
— Oui.
— Tu comptes dire oui à tout jusqu’à ce que je me calme ?
— Je peux aussi te donner mon avis.
Abby souffla et revint près du bureau.
— Attends encore un peu.
Abby regarda de nouveau la reproduction. La main de la femme au balcon lui avait toujours plu. Elle avait voulu revoir cette toile depuis des années.
— Je veux regarder les œuvres, dit-elle.
— Nous pouvons commencer sans lui.
— Il ne va pas décider de ce que j’ai le droit de faire simplement en mettant son nom sur un rendez-vous.
Moira hocha légèrement la tête.
— Vendredi, onze heures ?
Abby prit un moment avant de répondre.
— Une heure. Pas plus.
Son amie nota l’horaire. Elles parlèrent encore des tableaux, mais Abby ne retrouva pas le plaisir des premières minutes.
Le vendredi, elle descendit trop tôt.
Elle s’en aperçut en entrant dans la salle de réunion. L’écran était éteint, les verres pas encore posés. Elle aurait pu remonter, prendre autre chose dans son bureau, faire semblant d’avoir une raison de se tenir là.
Elle s’assit.
Elle baissa les yeux sur son chemisier et porta la main au deuxième bouton. Puis elle la retira. Elle l’avait choisi ainsi ce matin ; il resterait ainsi. Mathew pouvait bien regarder le plafond si cela le dérangeait.
Moira arriva quelques minutes plus tard. Elle posa une bouteille d’eau, alluma l’écran et vint s’asseoir près d’elle.
— Tu veux que je parle au début ?
— S’il te plaît. J'ai l'impression qu'il me faudra un peu de temps pour trouver où sont rangées mes bonnes manières.
Moira posa un verre devant elle.
— Je te ferai signe si nécessaire.
Abby ouvrit son carnet. La première page était vierge. Elle écrivit la date, souligna trop fort et sentit la pointe du stylo accrocher le papier.
Lorsqu’on frappa, elle sut avant de lever les yeux.
Nathan entra le premier. Il se présenta, serra la main de Moira et la sienne. Abby lui sourit. Elle lui sourit avec un peu trop d’application.
Puis Mathew fut là.
Elle entendit son prénom dans sa bouche.
La sensation lui traversa le ventre avec une rapidité qui lui fit presque manquer le moment de tendre la main. Il la prit. Sa paume était chaude, les doigts familiers d’une manière qu’elle aurait préféré ne pas sentir.
— Monsieur Carter, dit-elle.
Quelque chose passa dans ses yeux.
Elle retira sa main, désigna les sièges et s’assit sans attendre qu’il ait choisi le sien.
Moira commença la réunion.
Abby regarda l’écran. Elle entendait les phrases, répondait lorsqu’il le fallait. La propriétaire souhaitait vendre une partie de la collection. Ils pouvaient envisager une exposition. La présentation serait à discuter après une visite des œuvres.
Rien de compliqué.
Mathew bougea son siège. Elle reconnut le petit mouvement qu’il faisait avant de se pencher vers une table. Le tissu de sa veste se tendit sur ses épaules et elle dut reprendre la question de Nathan dans sa tête avant d’y répondre.
— La dernière restauration ? demanda-t-elle.
Il vérifia son dossier. Pendant ce temps, elle but une gorgée d’eau.
Sa bouche était sèche. Formidable.
Mathew parla à son tour. Sa voix avait changé juste assez pour qu’elle entende ce qui lui restait de la précédente. Plus basse, peut-être. Un peu moins rapide. Il savait maintenant où laisser un silence sans chercher aussitôt à le remplir.
Elle avait aimé cette voix près de son oreille.
Abby posa son verre et concentra son regard sur la femme au balcon. Le tableau lui offrit enfin quelque chose à quoi se tenir. Elle demanda qu’on revienne à l’image précédente, expliqua un rapprochement, puis se leva pour le montrer.
Là, elle retrouva ses mots.
— Celle-ci d’abord. Et nous gardons l’intérieur pour la salle suivante.
— Pas côte à côte ? demanda Nathan.
— Non. Je voudrais qu’on cherche encore cette femme quand elle n’est plus là.
Moira déplaça les reproductions. Abby regarda le nouvel ordre et hocha la tête. Oui. C’était cela.
En se retournant, elle surprit le regard de Mathew.
Il remontait de ses jambes à son visage.
Elle s’immobilisa une fraction de seconde.
— Vous avez une objection ?
— Non.
— Alors regardez les tableaux. C'est pour ça que vous êtes là après tout.
Nathan se pencha sur une feuille. Mathew sourit et la petite marque au coin de sa joue réapparut.
Évidemment. Il avait gardé ça aussi.
— Je les regarde, répondit-il.
— Vos yeux vous trahissent mais je vais vous accorder cette mauvaise foi pour cette première rencontre.
Moira fit apparaître la fiche technique.
— Il nous manque ces dimensions, dit-elle calmement. Nathan, pourriez-vous les obtenir avant la visite ?
La conversation se déplaça. Abby se rassit et sentit le bord du siège contre l’arrière de ses cuisses. Elle croisa les jambes, puis regretta de penser au mouvement.
Mathew ne lui rendait pas service en restant beau.
Elle avait vu les photographies. Elle n’avait pas prévu ce que produirait la distance réelle entre eux, la place de ses mains sur la table, l’ouverture de sa chemise lorsqu’il se penchait. Il y avait une peau qu’elle avait connue là-dessous, un corps dont certains souvenirs n’avaient visiblement rien perdu.
Elle tourna la page.
Pendant la dernière demi-heure, elle parvint à ne plus lui donner autant de place. Nathan répondait précisément, Mathew intervenait sans chercher à l’emporter sur tout. Elle contesta une proposition et il accepta son argument sans discuter davantage. Elle baissa les yeux vers ses notes. Il aurait pu au moins avoir l’amabilité d’être insupportable.
Nathan évoqua la possibilité d’annoncer leur collaboration dès qu’ils auraient arrêté une sélection.
— Après signature, précisa Moira.
— Bien sûr. Nous pourrions simplement dire que nous préparons…
— Le texte sera très court, alors. Il n’y a encore rien à annoncer.
Elle lui sourit, puis rapprocha le calendrier.
— Nous vous renverrons le projet de contrat cette semaine. Cela nous laissera le temps de travailler correctement.
Nathan nota. Abby attendit qu’il ait baissé la tête pour cacher son sourire derrière son verre.
Ils convinrent d’une visite le mardi suivant, à quatorze heures trente.
Moira résuma les documents à transmettre, puis referma son ordinateur. Abby regarda l’heure : onze heures cinquante-huit.
Deux minutes d’avance. Elle aurait aimé s’en réjouir.
Nathan sortit avec Moira pour vérifier une référence. Abby rassemblait ses feuilles lorsque Mathew lui parla.
— Comment vas-tu ?
Elle lissa le bord du dossier.
— Pourquoi cette question ?
— Tu as l'air nerveuse, je me soucie de ton bien-être.
— Votre sollicitude me touche Monsieur Carter.
Il ne répondit pas immédiatement. Elle sentait son regard sur elle et refusait de lui donner son visage.
— Abby.
Elle leva enfin les yeux.
Il l’avait dit doucement. Abby serra son dossier contre elle. Elle connaissait trop bien cette façon de prononcer son prénom.
— Ne fais pas ça.
— Quoi ?
— Me parler comme si tu en avais quelque chose à faire. La réunion est terminée, j'ai du travail.
Il posa une main sur le dossier de sa chaise. Elle vit les jointures se tendre.
— J’aimerais te parler.
— Moi, non.
Elle se leva avant qu’il reprenne.
Mathew baissa légèrement la tête, puis s’écarta. Abby se leva et rejoignit le couloir. Elle salua Nathan avec courtoisie et laissa Moira les raccompagner.
Dans l’ascenseur, elle passa le pouce sur la marque que son stylo avait laissée au bord de son index. Ce n’était qu’une petite tache. Elle la frotta jusqu’à se faire mal.
Les portes s’ouvrirent sur le loft. Elle posa son dossier, marcha jusqu’à la cuisine et resta les mains sur le comptoir.
Elle s’était rappelé un sac en papier.
Pas les phrases. Pas tout de suite. Un sac avec une bouteille, deux boîtes, une poignée qui sciait les doigts. Elle l’avait posé à l’entrée, juste avant d’entendre cette autre voix dans la chambre.
Elle ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, la pièce était la sienne. Le tableau en cours, les chaussures près du canapé, le verre laissé le matin dans l’évier. Elle prit le verre, le rinça et but lentement.
Puis elle monta sur la mezzanine.
Le secrétaire était fermé. Elle posa la main sur le tiroir avant de l’ouvrir.
La lettre se trouvait sous un carnet. Elle n’en voyait que le coin, jusqu’à ce qu’elle déplace la couverture et découvre son prénom écrit à la main.
Elle ne la prit pas.
Le papier avait jauni au bord. Elle avait encore déplacé cette enveloppe en rangeant le tiroir quelques semaines plus tôt. Neuf ans à lui faire une place, pour ne jamais la lire.
Abby passa un doigt sur le bois du tiroir.
Elle aurait pu la jeter. Elle pouvait encore le faire.
Elle remit le carnet en place et referma.
En bas, Moira lui avait envoyé un seul message : « Je te garde ton rendez-vous de treize heures ? »
Abby regarda l’heure.
« Oui. Je descends. »
Elle attendit une minute avant de se lever.
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