Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 2 sur 51

Une adresse à New York

Mathew

Nathan déplaça un carton pour atteindre le fauteuil.

— On les garde longtemps, ceux-là ?

— Si tu trouves une place dans un placard, ils disparaissent aujourd’hui.

— Je croyais qu’avec des bureaux neufs, nous aurions aussi des placards vides.

Mathew jeta un regard vers la salle de réunion, de l’autre côté de la vitre. Les sièges devaient arriver le lendemain. Il avait signé le bail deux mois auparavant ; depuis une semaine qu’ils occupaient les lieux, chaque livraison semblait leur en promettre une autre.

— Assieds-toi. Le monteur est en retard, je pourrais être tenté de te mettre au travail.

Nathan sourit, s’installa et posa le dossier ouvert devant lui.

Mathew regarda d’abord la photographie. Il reconnut le tableau avant de lire le nom de la galerie, puis vit le nom et garda la main sur la page.

Stevens.

— Pour les Whitfield, dit Nathan. C’est la proposition dont je te parlais.

Dans le couloir, quelqu’un riait. Le bruit s’interrompit lorsque la porte d’un bureau se referma.

— Tu les as contactés ? demanda Mathew.

— Pas encore. Je voulais avoir ton accord.

Il releva les yeux vers son collaborateur.

— Pourquoi eux ?

— Eleanor nous confie une partie de sa collection, répondit Nathan. Elle veut vendre, mais elle ne veut pas voir les tableaux dispersés dans un catalogue entre une sculpture et un lot de mobilier. Stevens pourrait en faire une exposition. Les œuvres se prêtent à ce qu’elle montre.

Mathew regarda de nouveau la première photographie.

— Il y a d’autres galeries capables de le faire.

— Oui. Mais aucune qui nous ouvrirait autant de portes. Abby Stevens est incontournable ici.

Mathew leva les yeux.

Nathan posa son stylo.

— Nous sommes déjà une référence sur la côte Ouest. À Los Angeles, quand nous annonçons une vente, les collectionneurs veulent voir les œuvres avant leurs voisins. Ici, nous avons des clients, mais nous arrivons après les maisons avec lesquelles ils travaillent depuis vingt ans.

— C’est aussi pour cela que nous avons ouvert ces bureaux.

— Et une exposition avec Stevens nous ferait gagner des années. Les grands collectionneurs viennent chez elle. Les conseillers aussi, les conservateurs, les autres galeristes. Ils regardent qui elle expose, ce qu’elle achète, avec qui elle accepte de travailler. Si notre nom est associé au sien sur un vrai projet, ils nous recevront autrement.

Mathew regarda la photographie. Il connaissait les ventes, les ouvertures à l’étranger, les articles. Entendre quelqu’un en tirer cette conclusion, devant lui, lui fit déplacer légèrement la main sur la page.

— Tu comptes sur sa réputation pour lancer la nôtre.

— Nous avons déjà une réputation. Du mauvais côté du pays, c’est tout.

Mathew eut un sourire et Nathan poursuivit :

— Tu sais combien de temps il nous a fallu pour obtenir le rendez-vous avec la fondation la semaine dernière ? Un appel de chez elle et nous aurions eu une date le lendemain. Les collectionneurs lui font confiance. Les autres professionnels savent qu’elle choisit ses partenaires. Si elle travaille avec nous, nous avons déjà passé une sélection.

Il désigna la salle de réunion encore vide.

— Les bureaux, c’est bien. Maintenant il faut y faire entrer du monde.

Mathew suivit son regard. Sur la porte, un morceau d’adhésif indiquait toujours où poser la plaque de l’entreprise.

— Et elle, qu’est-ce qu’elle y gagne ?

Nathan ramena le dossier vers lui et retourna deux pages.

— Ça.

Il plaça côte à côte les photographies de la femme au balcon et d’un intérieur vide.

— Des œuvres qui n’ont pas été montrées ensemble depuis longtemps. Une exposition qu’elle n’aurait pas pu monter en choisissant simplement dans les catalogues de ses artistes. Et des ventes pour sa galerie. Nous lui apportons la collection, elle apporte son regard et son public. C'est gagnant, gagnant.

Mathew resta un moment devant les deux images.

Merde. Il aurait été plus simple que Nathan ait choisi la mauvaise galerie.

— Il faudra lui laisser la sélection, dit-il.

— C’est ce que je comptais lui proposer.

— Et Eleanor doit pouvoir décider de garder une pièce sans que nous défassions tout le projet.

— Je vais le préciser.

Nathan nota les deux points. Mathew ramena le dossier vers lui et tourna la page.

Abby apparaissait sur une photographie plus petite, à côté d’une œuvre qu’elle avait peinte. Chemise sombre, carré court d’un roux profond. Une main sur le bord d’un cadre. Elle ne souriait pas à l’objectif ; elle regardait quelqu’un hors champ.

Il aurait aimé connaître ce qui venait d’être dit.

— Tu as déjà un contact chez Stevens ? demanda-t-il.

— Moira Vance, son associée. Nous nous sommes rencontrés à Londres. C’est par elle que je passerais. On m’a conseillé de ne rien lui envoyer qui puisse ressembler à une faveur qu’on leur ferait.

Mathew eut un bref sourire.

— C’est un bon conseil.

— Tu la connais aussi ?

— Moira et moi étions dans la même université.

Nathan se redressa un peu.

— Alors ce sera peut-être plus simple. Si tu peux l’appeler directement…

— Oh, ça, j’en doute. Nous ne sommes pas restés en très bons termes.

— À ce point ?

Mathew baissa les yeux vers le dossier.

— C’est la meilleure amie d’Abby. Disons que notre dernière conversation ne s’est pas terminée par une invitation à dîner.

Nathan le regarda une seconde, puis renonça à la question suivante.

— Je vais soigner la proposition, dit-il. Elle m’a refusé une condition à Londres avec un sourire si aimable que j’ai d’abord cru qu’elle me demandait de la reformuler. J’ai essayé. Le sourire n’a pas changé. La réponse non plus.

« Elle ne veut pas te voir. » Moira le lui avait dit sur le palier, sans élever la voix. Il avait insisté. Elle avait refermé la porte.

Il passa le pouce sur le bord du dossier.

— Ne lui envoie rien que nous ne soyons prêts à tenir, dit-il.

— Ce n’était pas prévu.

— Je préfère le préciser.

Il referma le dossier, puis le rouvrit aussitôt. La photographie d’Abby reparut. Le geste lui sembla assez ridicule pour qu’il se lève.

— Laisse-le-moi une heure.

— Bien sûr.

Nathan rassembla les autres documents. Sur le seuil, il revint à la question d’un client. Mathew répondit, modifia un montant et demanda un appel pour le lendemain. Nathan partit sans rien remarquer. Tant mieux.

Lorsqu’il se retrouva seul, il alla jusqu’à la fenêtre.

Il connaissait l’adresse. Il avait même regardé les horaires d’ouverture un soir où il avait trop bu pour prendre une bonne décision. Le lendemain, il avait trouvé cela pathétique et fermé la page.

Cette fois, Nathan s’était chargé de l’ouvrir à sa place.

Mathew revint s’asseoir.

L’écran de son ordinateur affichait un devis laissé en attente. Il le valida, lut trois courriels et prit un appel. Pendant qu’un client lui expliquait pourquoi il voulait conserver une œuvre qu’il leur avait demandé de vendre, Mathew dessinait de petits traits sur une feuille. À la fin de l’appel, il découvrit qu’il avait rempli toute la marge.

Il écarta le papier.

Sur la photographie, Abby portait les cheveux un peu plus courts qu’autrefois. Il le savait déjà. Il avait vu des images plus récentes, des entretiens où elle levait la main pour repousser une mèche, des portraits dans lesquels on reconnaissait moins bien sa bouche.

Sur celle-ci, elle pinçait un peu les lèvres. Il connaissait cet air. Quelqu’un devait être en train de lui raconter une connerie.

Il se souvint d’elle assise sur une marche, un livre ouvert sur les genoux. Elle avait levé le visage lorsqu’il était arrivé. Il ne savait plus pourquoi elle avait dû l’attendre, mais il se rappelait très bien comment elle avait souri après lui avoir reproché son retard.

Il avait cru qu’il aurait encore beaucoup d’occasions de la retrouver ainsi.

Son téléphone vibra sur le bureau. Il regarda le nom de sa mère, laissa l’appel aller jusqu’au bout et envoya : « Je te rappelle vendredi. »

Puis il appela Nathan.

— Tu peux transmettre la proposition.

— Très bien. Je demande un rendez-vous ?

— Oui.

Le silence d’après fut assez long pour qu’il ait le temps de faire autrement.

— Je viendrai, ajouta-t-il.

— Je le précise ?

— Oui. Précise-le.

Il raccrocha et passa une main sur son visage. Il n’avait aucun mal à imaginer Abby lisant cette ligne. Il entendait presque la manière dont elle dirait son nom à Moira.

Il avait envie de l’entendre. Même en colère. Il se passa une main sur la nuque et se remit au travail.

L’après-midi reprit. Les nouveaux bureaux n’étaient pas entièrement installés ; on venait régulièrement lui demander où placer quelque chose, s’il préférait déplacer un rendez-vous ou recevoir un colis ailleurs. Il répondit, sortit pour une réunion, revint après dix-huit heures.

Le dossier était resté ouvert.

Nathan lui confirma l’envoi avant de partir. Mathew le remercia sans poser de question inutile.

Un message de Moira arriva quelques minutes plus tard. Elle accusait réception, demandait deux précisions et indiquait quand elle reviendrait vers eux. Trois phrases courtoises, aucun encouragement à l’appeler entre-temps.

Mathew prépara les réponses et les transmit à Nathan. Le mail resta ouvert pendant qu’il terminait un autre dossier.

Il resta travailler encore un moment. Lorsqu’il releva les yeux, les bureaux autour de lui s’étaient vidés. Il appela une voiture et emporta le dossier avec les autres.

Chez lui, il posa le tout sur la table et retira sa veste.

L’appartement était calme. Une lumière automatique s’alluma dans le couloir ; il la trouva trop blanche et l’éteignit avant d’allumer une lampe dans le salon.

Le tableau se trouvait sur le mur en face du canapé.

Il était plus petit que ceux de la photographie. Une fenêtre entrouverte, une chaise, un tissu jaune. Mathew s’arrêta devant comme il l’avait fait dans son ancien bureau, en Californie. En Californie, il la regardait depuis son bureau. Ici, il avait fait déplacer le canapé pour ne pas lui tourner le dos.

Il s’approcha, regarda la signature dans le coin et recula.

Il avait eu la caisse trois jours avant Noël. Il se rappelait le bruit du papier qu’on avait retiré, son impatience pendant que le conseiller vérifiait le cadre. Le soir, il était revenu seul dans le bureau après le départ des invités.

Il avait allumé une lampe exprès.

Il resta devant jusqu’à ce que son estomac lui rappelle l’heure.

Il alla se servir de l’eau. Dans la cuisine, les placards étaient rangés d’une manière qu’il ne connaissait pas encore. Il en ouvrit deux avant de trouver une assiette et s’agaça de ne pas avoir lui-même vidé les cartons.

Son dîner était dans le réfrigérateur. Il le réchauffa, s’assit et consulta ses messages.

Sa mère avait répondu qu’elle espérait qu’il prenait le temps de s’installer. Son ex-femme lui avait transmis un document resté chez elle ; il la remercia et demanda qu’elle le fasse envoyer au bureau. Deux clients avaient appelé. Aucun nouveau message ne venait de la galerie.

Il posa le téléphone près de son verre.

Charlotte lui avait demandé un jour s’il comptait vraiment accrocher ce tableau là où il pourrait le voir en travaillant. Il lui avait répondu qu’il l’avait acheté pour cela. Elle s’était tue.

Il avait tout de même accroché le tableau. Charlotte ne lui en avait plus parlé.

Après le repas, il ouvrit un carton de livres. Cela lui occupa les mains pendant vingt minutes. Il rangea un roman au mauvais endroit, le retrouva en cherchant un autre et sourit à sa propre distraction.

Le dossier de Nathan attendait toujours sur la table.

Il le prit et relut la sélection. Cette fois, il parvint à regarder les œuvres assez longtemps pour y voir ce que son collaborateur proposait. Il nota deux questions, en écarta une et prépara un message à Eleanor.

Le projet était bon.

Il s’appuya au dossier de son fauteuil. Son regard revint malgré lui à la petite photographie. Il posa le doigt sur le bord de la page sans toucher l’image.

Neuf ans.

Il s’imagina devant elle, la main tendue, sans rien trouver à dire. Elle saurait quoi répondre, elle. Il n’en doutait pas une seconde.

Il ferma le dossier.

Avant d’aller se coucher, il vérifia une dernière fois sa messagerie.

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