Au-dessus de la galerie
Abby— J'en connu une qui a mal dormi, déclara Moira d'une voix enjouée.
Abby s’arrêta sur le seuil du bureau.
— Bonjour à toi aussi rayon de soleil, quoi que trop enjouée avant mon deuxième café de la journée.
Son amie sourit et désigna le fauteuil en face d’elle. Une tasse y attendait, près d’une pile de dossiers.
Abby posa sa tablette, s’assit et prit le café entre ses mains. Elle avait encore la nuque raide. Au réveil, elle avait attribué cela à l’oreiller ; sous la douche, elle avait fini par se rappeler les trois heures passées la veille à peindre sans reculer une seule fois.
— Béni soit celui qui a inventé le café.
— Béni plutôt celle qui te l'a préparé.
— Oh, on a un problème de reconnaissance ce matin ? Venges toi en m'assassinant avec les dossiers du jour, tu te sentiras mieux après.
Moira leva les yeux au ciel et lui tendit le planning de la journée.
Elles travaillèrent presque une heure. Abby lut, signa, revint sur deux décisions et avala deux autres cafés pour achever de se réveiller. Bilan hebdomadaire, acheteurs, expositions en cours de préparation, achats, Moira ne lui épargnait aucun détails, pas même ceux qu'elle avait déjà réglé.
— On peut leur demander de venir une heure plus tard, dit Moira en la voyant masser sa nuque.
— Aux Hale ?
— Oui.
— Non. Ils vont penser que je prépare une négociation.
— Tu pourrais leur dire que tu as mal dormi.
— Ils seraient capables de m’apporter un oreiller.
Moira eut un petit rire et referma le planning.
On frappa à la porte.
— Les Hale sont arrivés.
Abby se leva, lissa son pantalon et récupéra la veste qu’elle avait posée sur le dossier de son fauteuil. Moira lui retint légèrement la manche.
— Tu as encore de la peinture là.
Elle regarda son poignet.
— Merde. Bon en même temps ils ne pourront pas croire que je ne travaille pas.
Elle descendit les retrouver.
Richard Hale lui serra la main en lui demandant si leur tableau était toujours là. Evelyn, à côté de lui, ne posa pas la question. Elle regardait déjà vers la salle du fond.
— Il est toujours là, comme promis, répondit Abby.
— Pour nous ?
— Ca ça dépendra de la taille de votre porte-monnaie, répondit-elle en lui faisant un sourire malicieux.
Richard sourit. Elle les accompagna devant la toile, puis se tut.
Evelyn s’en approcha immédiatement.
Abby l’avait vue regarder ce tableau la semaine précédente. Elle connaissait maintenant cette manière de pencher un peu la tête avant de reculer. La figure assise près d’une fenêtre semblait sur le point de partir. Son visage était tourné ailleurs, mais une main restait posée à plat sur la table.
Richard parla de leur maison, de la place au-dessus d’un meuble, des appliques qu’il faudrait déplacer. Abby lui répondit sans quitter sa femme des yeux.
— Vous êtes certaine que cette lumière conviendrait ? demanda-t-il.
— Je peux venir voir.
— Notre décoratrice pense que…
Evelyn leva doucement la main.
Il se tut.
Abby sentit son propre corps se relâcher. Elle avait encore, dans les doigts, le souvenir de ce qu’elle avait peint. Le geste de la femme lui avait résisté plusieurs jours ; à présent, elle voyait surtout le moment où elle avait cessé de vouloir le rendre plus beau.
— Elle pourrait se lever, dit Evelyn.
Abby attendit.
— Mais elle ne le fait pas.
— Non.
— Elle a encore quelque chose à entendre.
La phrase la toucha plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle regarda Evelyn, puis revint à la toile.
— Peut-être.
Un visiteur passa derrière eux. Richard fit un pas sur le côté pour le laisser circuler, puis revint à sa place. Il ne parla plus des appliques.
Evelyn prit le temps de regarder encore.
— Je la veux, dit-elle enfin.
Abby hocha la tête. Elle avait su que cette réponse viendrait ; elle éprouva tout de même une petite pointe au coeur en l'entendant. Comme à chaque fois...
Dans le salon privé, Richard demanda à revoir la fiche. Il lut le prix, prit un air réfléchi et regarda Abby.
— Vous pourriez nous proposer quelque chose.
— Un café ?
Il rit.
— Vous savez très bien ce que je veux dire.
— Oui. Mais vous avez déjà reçu mon meilleur prix, alors j’essaie d’être accueillante autrement.
Evelyn posa son sac sur ses genoux.
— Prends le café, Richard.
Abby sourit, fit apporter les boissons et laissa les documents sur la table. Ils parlèrent de livraison, puis d’autre chose. Evelyn lui demanda si elle peignait encore le soir. Abby lui répondit qu’elle essayait parfois de s’arrêter avant.
— Vous y arrivez ?
— Disons que j'améliore ma capacité à ne pas trop culpabiliser quand je n'y arrive pas.
Quand les Hale partirent, le tableau leur appartenait.
Abby revint devant lui après les avoir raccompagnés. Rien n’avait changé sur le mur. La figure n’avait ni bougé ni pâli. Il fallait pourtant qu'elle lui fasse ses adieux.
Moira la rejoignit sans dossier.
— Ils sont contents ?
— Evelyn, oui. Richard n’a pas obtenu sa remise, il devra trouver un moyen de s’en remettre.
Son amie sourit. Elles restèrent l’une près de l’autre.
— Tu l’aimais beaucoup, celle-ci, dit Moira.
Abby suivit du regard le bord de la fenêtre peinte.
— Oui.
— Tu peux attendre demain pour préparer son départ.
Elle secoua légèrement la tête.
— Non. C’est bien comme ça. Fais là emballer, inutile de rendre ça plus pénible.
Moira ne lui demanda pas d’en dire davantage.
Elles finirent par sortir déjeuner. Dans la rue, Abby releva le visage vers le jour et défit un bouton de sa veste. Sa fatigue s’était un peu éloignée. Elle sentit seulement ses épaules protester lorsqu’elle remit son sac en place.
Au restaurant, Moira choisit une table où elles pourraient s’entendre sans parler trop fort. Elles commandèrent et regardèrent passer une femme qui tentait de fermer son parapluie dans l’entrée.
— J’en ai cassé un exactement comme ça, dit Abby.
— Je sais. C’était le mien.
Abby tourna la tête.
— Tu as une mémoire d'éléphant.
— Seulement quand c'est important.
Elle éclata de rire, puis grimaça en portant la main à sa nuque.
— Ça t’apprendra, murmura Moira.
— À rire ?
— À ne pas t’arrêter quand tu as mal.
Abby allait répondre lorsque son téléphone vibra.
« Je te garde la fin de soirée chez Judith ? »
Elle lut le message, puis le nom de Gabriel, et sourit malgré elle.
« Il y a déjà du monde avant toi. »
« Je pensais après le dîner de Judith. »
« Alors essaie d’arriver avant que je sois partie. »
Un autre message suivit presque aussitôt.
« Je ferai un effort. »
Elle reposa l’appareil.
— Tu as l’air moins fatiguée, observa Moira.
— C'est ta compagnie ma chère, ça embellit mes journées.
Son amie sourit et prit le pain qu’on venait de déposer entre elles.
Elles ne parlèrent plus du travail pendant le repas.
L’après-midi passa vite. Abby passa d’une salle à l’autre, remonta signer ce qu’elle avait laissé de côté le matin et reçut un appel qui dura le double du temps annoncé. Lorsqu’elle put enfin sortir du bureau, elle avait faim et ne savait plus ce qu’elle avait prévu pour dîner.
Declan la croisa dans le couloir près de l’ascenseur.
— Tu remontes ?
— Oui.
Il regarda la tablette qu’elle tenait contre elle.
— Pour travailler ?
— Pour dîner si tu veux tout savoir, la tablette sera gentiment posé là où je ne pourrais pas l'atteindre.
Il eut un petit sourire.
— Tu as quelque chose à manger ?
Abby posa la main sur son bras.
— Oui, Declan. Je te promets de ne pas lécher mes pinceaux.
— Je pensais plutôt à une assiette.
— C’est ambitieux. Je vais essayer.
Elle lui sourit avant de monter. Il secoua la tête, amusé, et la laissa partir.
Dans le loft, elle posa la tablette sur la table et retira ses chaussures. La toile en cours attendait près des vitres. Elle alla la regarder, résista à l’envie de prendre un pinceau et retourna vers la cuisine.
Elle prépara un vrai dîner.
Au moment de s’asseoir, elle en prit une photographie et l’envoya à Declan. Il répondit par un pouce levé. Abby rit toute seule, posa son téléphone et mangea.
Plus tard, elle s’installa avec un livre. Elle avait éteint les lampes près du chevalet ; la pièce lui paraissait plus douce ainsi. Elle ramena ses jambes sous elle et trouva enfin une position qui soulageait sa nuque.
Au bout de quelques pages, elle cessa de penser au tableau vendu.
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